Le dub ou la dub ? Petite histoire d’un genre musical qui a changé de genre
Publié par le label ODGPROD · Dub, electro-dub et future dub depuis 2005
La réponse courte
En français standard, « le dub » est la forme historique et grammaticale de référence. Mais « la dub » est un usage bien réel, particulièrement présent en France auprès d’une partie des générations plus jeunes et des scènes proches de l’électro et de la bass music. Les deux expressions coexistent aujourd’hui, et évoquent parfois deux sensibilités différentes : un dub davantage reggae et roots d’un côté, une dub davantage électronique de l’autre.
La question peut sembler dérisoire. Pourtant, essayez de la poser au milieu d’un sound system ou d’un festival dub français et vous risquez d’obtenir des réponses étonnamment passionnées.
Pour certains, il n’y a même pas de débat : on dit le dub. Point. Pour d’autres, notamment parmi une génération arrivée au dub par les festivals, l’électro, le dubstep ou plus largement la bass music, dire la dub semble parfaitement naturel. Et depuis quelques années, les deux expressions ont presque fini par raconter deux histoires différentes d’une même musique.
Alors, qui a raison ? Probablement tout le monde. Ou plutôt : la réponse est beaucoup plus intéressante qu’une simple règle de grammaire.
Avant « le » ou « la », qu’est-ce que le dub ?
Pour comprendre pourquoi un genre musical peut changer de genre grammatical, il faut retourner en Jamaïque à la fin des années 1960 et au début des années 1970.
Le dub naît dans l’univers du reggae, des studios jamaïcains et surtout des sound systems. À cette époque, les producteurs et ingénieurs commencent à réaliser des versions alternatives de morceaux existants, souvent à partir des mêmes bandes multipistes. La voix disparaît totalement ou partiellement. La basse et la batterie passent au premier plan. Des instruments surgissent puis s’effacent. Des fragments de voix sont projetés dans des delays. La caisse claire part dans une réverbération gigantesque. La console de mixage cesse d’être seulement un outil technique : elle devient presque un instrument de musique.
King Tubby, Lee « Scratch » Perry et d’autres ingénieurs jamaïcains jouent un rôle fondamental dans cette révolution. Les « versions » instrumentales et les dubplates, utilisées notamment dans les sound systems, participent progressivement à la naissance de ce que l’on appellera le dub. L’Oxford English Dictionary relève l’usage musical jamaïcain du mot dub dès 1973, tandis que les histoires du genre remontent ses expérimentations à la fin des années 1960.
L’image simplifiée du « morceau de reggae avec la voix retirée sur la face B » n’est donc pas complètement fausse, mais elle ne raconte qu’une partie de l’histoire. Très vite, le dub devient beaucoup plus qu’une version instrumentale : c’est une façon de recomposer un morceau par le mixage, le silence, l’espace, la basse et les effets.
Et c’est peut-être là que tout commence. Car avant même l’apparition du terme moderne de bass music, le dub avait déjà placé la basse, la puissance physique du système de diffusion et le travail du studio au centre de l’expérience musicale.
Historiquement, en français, on dit « le dub »
Sur le plan strictement grammatical, les anciens n’ont pas tout à fait tort. Les dictionnaires français qui enregistrent le mot donnent généralement dub comme nom masculin : « le dub », « du dub ».
Et ce choix n’a rien d’exceptionnel. Lorsqu’un mot anglais entre en français sans posséder naturellement de genre grammatical, le masculin est très souvent choisi. Une étude linguistique consacrée aux emprunts anglais rappelle qu’une très grande majorité des noms inanimés empruntés à l’anglais dont le genre est identifiable ont historiquement été intégrés au masculin. On retrouve le même mécanisme avec le rock, le reggae, le jazz, le blues, le rap, le funk…
Dans ce système, dub rejoint assez logiquement la famille : le reggae → le dub. D’un point de vue historique et normatif, écrire « le dub jamaïcain » reste donc parfaitement logique. Mais une langue n’est pas uniquement un dictionnaire.
Et puis « la dub » est arrivée
Ou plutôt : elle était là plus tôt qu’on ne le pense. On pourrait avoir l’impression que « la dub » est une invention récente, née avec la génération des festivals des années 2010 ou 2020. Les traces disponibles montrent pourtant que l’expression circulait déjà sur Internet au milieu des années 2000. En 2006, par exemple, un internaute évoquait déjà « la dub française ». Et le label Jarring Effects utilise lui-même la formule « la dub française se porte très bien ! » pour présenter l’univers de Kaly Live Dub et High Tone.
Le phénomène est donc probablement plus ancien que le débat actuel. Mais surtout, il ne relève plus seulement de l’anecdote. En 2025, lors du congrès international de l’IASPM consacré aux musiques populaires enregistrées, le chercheur Jean-Christophe Sevin, du Centre Norbert Elias et de l’Université d’Avignon, présentait un travail intitulé Dub tensions. From a creative use of musical recordings in a Caribbean context to its French circulations and appropriations. Le programme universitaire consacrait d’ailleurs tout un panel à l’enregistrement du reggae et du dub français.
Son observation est particulièrement intéressante pour notre question : il distingue « le dub », traditionnellement employé dans la scène reggae et sound system, de « la dub », davantage utilisé par des producteurs et publics plus jeunes, proches — voire issus — des scènes électroniques. Autrement dit : ce que beaucoup d’habitués de festivals français constatent depuis des années à l’oreille commence aussi à devenir un objet d’étude.
Pourquoi dit-on « la dub » ?
Il n’existe probablement pas une seule explication. Plusieurs mécanismes ont pu se renforcer les uns les autres. La première hypothèse est toute simple : la musique dub → la dub music → la dub. Le mot invisible pourrait être musique. Quand quelqu’un dit « j’écoute de la dub », il peut inconsciemment entendre derrière cette formule « de la musique dub ».
Ce phénomène de genre par association existe dans la langue. Le français n’attribue pas toujours définitivement et instantanément un genre à un mot étranger. Certains noms musicaux hésitent même durablement : le Larousse accepte par exemple aujourd’hui le pop ou la pop, en plus de la pop music.
La dub est entrée dans un monde où beaucoup de musiques sont féminines
Regardons le vocabulaire d’une personne arrivée au dub par les musiques électroniques : la techno, la house, la trance, la jungle, la drum and bass, la bass music… puis la dub. D’un point de vue sonore et linguistique, le glissement paraît presque naturel.
Ce n’est pas une étymologie démontrée, mais une hypothèse sociolinguistique particulièrement crédible, d’autant qu’elle correspond exactement à l’observation faite par Jean-Christophe Sevin : l’emploi féminin est davantage associé aux publics et producteurs proches des scènes électroniques. Le changement de genre grammatical accompagnerait alors un changement de voisinage musical. Le dub n’habiterait plus seulement à côté du reggae : il habiterait aussi à côté de la techno, de la drum and bass, du dubstep, de la bass music et de toutes les cultures électroniques qui en sont plus ou moins directement héritières.
Le dub a engendré une partie de la bass music… qui revient aujourd’hui dans le dub
Le dub a profondément influencé les musiques électroniques modernes. Son rapport à la basse, au remix, au sound system, au studio considéré comme instrument, à l’écho, au delay, à la répétition et à la déconstruction du morceau s’est propagé très loin au-delà du reggae. On retrouve son héritage dans le hip-hop, le post-punk, l’ambient, la techno, la jungle, la drum and bass, le trip-hop et évidemment le dubstep.
Le chercheur Lorenzo Montefinese propose même d’étudier le dub non seulement comme un genre musical, mais également comme un ensemble de techniques et de pratiques ayant circulé et muté à travers la drum and bass, la dub techno et le dubstep.
Et c’est ici que la boucle se referme. Le dub jamaïcain participe à la naissance d’une immense famille de musiques électroniques centrées sur le rythme, le studio et les basses fréquences. Puis, quelques décennies plus tard, le dub européen réabsorbe les descendants qu’il avait contribué à engendrer. Le dub influence la jungle et la drum and bass ; la drum and bass revient influencer le dub. Le dub participe à l’ADN du dubstep ; le dubstep revient transformer le dub moderne. La techno assimile des techniques dub ; puis le dub moderne récupère des textures techno.
C’est une sorte de gigantesque aller-retour musical. On pourrait presque dire que la dub moderne est le dub qui rencontre ses propres enfants.
La France : un laboratoire idéal
Cette évolution est particulièrement visible en France. À la fin des années 1990 et au début des années 2000, une génération de groupes français commence à faire exploser les frontières du dub : High Tone, Kaly Live Dub, Brain Damage, Zenzile, Improvisators Dub et d’autres mêlent instruments, samples, machines, scratch, électronique et héritage jamaïcain.
Jarring Effects décrit lui-même cette période comme celle de groupes ayant fait « exploser les formats du dub », en mélangeant dub jamaïcain des années 1970, jungle, drum and bass et sonorités orientales. High Tone incorporera également synthétiseurs, samplers, turntablism et logiciels électroniques dans son évolution. Cette hybridation devient l’une des caractéristiques de ce que l’on appellera parfois French dub, electro-dub, dub français, puis future dub.
Et c’est précisément dans cette histoire que s’inscrit ODGPROD. Un article consacré à la scène française décrit le label comme l’un de ceux ayant poussé le dub vers l’électro et la bass music, dans une direction qualifiée de Future Dub. Depuis les années 2000, des artistes passés par le catalogue — Panda Dub, Mahom, Sumac Dub, Ondubground et bien d’autres — ont participé à cette circulation entre reggae, dub, musique électronique et bass music. Les compilations Future Dub du label revendiquaient d’ailleurs explicitement cette continuité.
Dans ce contexte, l’apparition de « la dub » paraît presque logique : le vocabulaire s’est hybridé en même temps que la musique.
« Le dub » et « la dub » seraient-ils devenus deux styles différents ?
C’est probablement pousser l’analyse un peu loin… mais l’idée n’est pas absurde. Dans certaines conversations, une distinction implicite apparaît aujourd’hui.
Le dub évoquerait plus volontiers les racines jamaïcaines, le reggae, le roots, la culture sound system traditionnelle, les versions, le mix et une esthétique relativement proche du riddim reggae. La dub désignerait plus spontanément une branche moderne, européenne et électronique : grosses basses, synthétiseurs, production informatique, steppers, influences dubstep, drum and bass, techno ou bass music.
Cette frontière n’a évidemment rien d’officiel. Un morceau extrêmement électronique peut être appelé « du dub » et un producteur roots peut parfaitement dire « la dub ». Mais les mots peuvent finir par servir de marqueurs de communauté. Dire « le dub » ou « la dub » ne renseigne alors plus seulement sur la grammaire de celui qui parle : cela peut donner quelques indices sur la génération à laquelle il appartient, la scène par laquelle il a découvert cette musique, les artistes qu’il écoute et les soirées qu’il fréquente. Et c’est peut-être pour cette raison que trois petites lettres accompagnées d’un article défini sont capables de déclencher autant de discussions.
Et le skank dans tout ça ?
Malgré toutes ces mutations, le dub moderne conserve souvent des traces très reconnaissables de son ascendance reggae. Le contretemps, ou skank, joué à la guitare, au piano, à l’orgue ou recréé avec des synthétiseurs, reste l’un de ces marqueurs. La basse reste centrale. Les espaces laissés dans l’arrangement restent importants. Delay et reverb continuent de faire partie du langage. Le morceau continue souvent à se construire par apparition et disparition des éléments.
Mais aucun de ces critères, pris isolément, ne suffit aujourd’hui à définir le dub. C’est justement ce qui rend cette musique difficile à enfermer : le dub est à la fois un genre, une esthétique, une technique de production et une manière de penser le son. Cette conception élargie rejoint d’ailleurs les travaux contemporains consacrés à son influence sur les musiques électroniques.
Et pourquoi « la dub » énerve-t-elle autant certains anciens ?
Parce qu’une langue est aussi une affaire d’identité. Lorsque quelqu’un a passé trente ans à dire « le dub », entendre soudain une génération entière parler de « la dub » peut produire exactement le même effet que lorsqu’un mot familier change brutalement de prononciation ou de sens. Cela peut donner l’impression que les nouveaux arrivants « ne connaissent pas leur histoire ».
Mais le phénomène peut aussi être lu dans l’autre sens. Les nouveaux publics ne détruisent pas forcément le mot : ils se l’approprient. Et cette appropriation ressemble finalement beaucoup à l’histoire du dub lui-même — une culture qui n’a cessé de copier, remixer, transformer, détourner et réinjecter des éléments existants dans de nouveaux contextes. Même son article grammatical finit par passer au remix.
« De la dub » ou « de la daube » ?
Il faut enfin évoquer le gag impossible à éviter en français. À l’oral : « — Tu écoutes quoi ? — De la dub. » Pour une oreille française, impossible de ne pas entendre « de la daube ». Or « c’est de la daube » signifie familièrement que quelque chose est mauvais, médiocre ou sans valeur.
Il n’existe évidemment aucune preuve sérieuse permettant d’affirmer que cette homophonie explique pourquoi le masculin se serait historiquement imposé. Mais elle fournit peut-être une petite raison supplémentaire pour laquelle certains francophones trouvent spontanément « du dub » plus naturel que « de la dub ». Et surtout, elle alimente depuis des années une quantité probablement infinie de mauvaises blagues — ce qui, pour une musique ayant fait de l’écho et de la répétition une forme d’art, paraît finalement assez cohérent.
Féminiser le dub : un geste inclusif ?
Il existe enfin une lecture plus contemporaine de cette évolution. Pour une fois qu’un nom de genre musical historiquement masculin se retrouve spontanément féminisé par une partie de son public, pourquoi faudrait-il absolument le corriger ?
Il faut toutefois distinguer deux choses. Le genre grammatical n’est pas le genre social. Rien ne permet d’affirmer que les premiers utilisateurs de « la dub » aient voulu féminiser consciemment le mot pour des raisons politiques ou inclusives : les observations disponibles relient davantage cet usage à un changement générationnel et au rapprochement avec les cultures électroniques.
Mais une fois l’usage installé, rien n’empêche non plus de lui donner une signification nouvelle. « La dub » peut devenir une manière amusante de bousculer une habitude linguistique, de rappeler que les cultures musicales évoluent, et peut-être aussi d’interroger une scène qui, comme beaucoup de scènes électroniques et techniques, a longtemps été très masculine. Ce n’est probablement pas l’origine de « la dub ». Cela peut en revanche faire partie de ce que l’expression signifie aujourd’hui pour certains.
Alors finalement : faut-il dire le dub ou la dub ?
Si la question est « quelle est la forme française traditionnelle, celle que donnent les dictionnaires ? », la réponse est simple : le dub. Si la question devient « est-ce que les gens disent réellement la dub ? », la réponse est tout aussi simple : oui. Et depuis suffisamment longtemps pour qu’on ne puisse plus réduire cette formulation à une simple faute.
Des traces écrites existent depuis au moins les années 2000, des acteurs historiques de la scène française l’utilisent, et la distinction entre « le dub » et « la dub » fait désormais l’objet de recherches universitaires sur les appropriations françaises de cette culture. La réponse la plus intéressante est donc peut-être : on dit le dub, et on dit aussi la dub. Le premier raconte davantage l’histoire du mot ; la seconde raconte peut-être une partie de l’histoire récente de la musique.
Et vouloir absolument figer l’un ou éliminer l’autre serait oublier quelque chose d’essentiel : une langue est vivante exactement comme une musique est vivante. Le dub est né du remix. Il s’est construit en prenant un morceau existant, en déplaçant ses éléments, en enlevant certaines choses, en en accentuant d’autres et en donnant une nouvelle fonction à ce qui était déjà là. Alors finalement, qu’une nouvelle génération ait décidé — volontairement ou non — de remixer également son genre grammatical, ce n’est peut-être pas très orthodoxe. Mais c’est terriblement dub.
Questions fréquentes
Faut-il dire « le dub » ou « la dub » ?
En français standard, « le dub » est la forme historique, celle que donnent les dictionnaires : dub y est un nom masculin, comme le reggae, le rock ou le jazz. Mais « la dub » est un usage bien réel, répandu en France chez une partie des générations plus jeunes et dans les scènes proches de l'électro et de la bass music. Les deux formes coexistent aujourd'hui.
Pourquoi dit-on « la dub » en France ?
Deux mécanismes se renforcent. D'abord un mot sous-entendu : « de la musique dub » devient « de la dub ». Ensuite le voisinage musical : qui arrive au dub par la techno, la house, la jungle, la drum and bass ou la bass music — toutes féminines en français — glisse naturellement vers « la dub ». Le chercheur Jean-Christophe Sevin relie d'ailleurs cet emploi féminin aux publics et producteurs issus des scènes électroniques.
Est-ce que « le dub » et « la dub » désignent la même musique ?
Officiellement oui, il s'agit du même genre. Dans l'usage, une nuance apparaît : « le dub » évoque plus volontiers les racines jamaïcaines, le reggae, le roots et la culture sound system ; « la dub » désigne plus spontanément la branche moderne, européenne et électronique — grosses basses, synthétiseurs, steppers, influences dubstep et drum and bass. Cette frontière reste culturelle et informelle, pas une classification musicale.
Qu'est-ce que le dub ?
Le dub naît en Jamaïque à la fin des années 1960 et au début des années 1970, dans l'univers du reggae, des studios et des sound systems. Les ingénieurs y façonnent des versions alternatives de morceaux existants : la voix s'efface, la basse et la batterie passent devant, les instruments surgissent puis disparaissent dans les delays et les réverbérations. La console de mixage devient un instrument à part entière.
